lundi 20 août 2007

Kant

Éthique
Emmanuel Kant (1724-1804)

Kant établit une révolution en philosophie dans son œuvre « Critique de la raison pure ». Cet ouvrage s’intéresse à la connaissance possible de l’homme. Qu’est-ce que je peux connaître ? et Jusqu’où je peux connaître ? sont les deux questions qui fondent la théorie de la connaissance que Kant y élabore.

De façon simple, Kant détermine les limites de la connaissance humaine et soutient qu’elles sont déterminées par l’activité (la perspective) du sujet connaissant. On parle alors d’un subjectivisme de la connaissance, c’est-à-dire une doctrine qui n’admet d’autre source de vérité que le sujet pensant.

Nous sommes aujourd’hui plus familiers avec cette doctrine. Prenons pour exemple le jugement : le tableau est vert. Nous tenons pour vrai un tel jugement. Il ne suffit que de regarder le tableau pour infirmer les dires. Mais nous savons que cette considération n’est pas vraie du tableau en lui-même. Le vert que nous voyons n’appartient pas au tableau. C’est notre constitution génétique et physiologique qui nous permet de percevoir le vert et non pas une autre couleur. Un daltonien ne verrait peut-être pas le vert dans le tableau, et il ne le verra sans doute jamais. De même, les autres espèces ne voient pas le monde comme nous. La grenouille par exemple ne voit pas en trois dimensions. Notre connaissance est limitée par notre subjectivité. Il y aura un ou des mondes que nous ne pourrons jamais connaître et dont nous ne pouvons que postuler l’existence.

Pour Kant la critique de la raison pure est une critique de la raison par la raison. La Raison est la faculté la plus haute du connaître qui lui permet d’appréhender et d’investiguer ses propres modalités de connaissance.

Or, bien que nous soyons déterminés par nos propres facultés dans la connaissance objective, il y a un domaine où nous ne sommes pas restreints, c’est celui de la raison pratique ou la morale.

Chez Kant, la morale se situe dans le sujet plutôt que dans un quelconque objet extérieur. Cette remarque est importante, car Kant est le philosophe du siècle des lumières et l’un des idéaux de ce siècle est l’autonomie.
Autonomie signifie étymologiquement « se donner sa propre loi ».

La morale doit relever du sujet pensant et autonome et ne plus être le credo du dogmatisme, essentiellement de la religion.

Les actions humaines doivent donc être soumises à la volonté, c’est-à-dire à la liberté de l’homme. Or la liberté est un postulat de la raison, une idée simple « dont la réalité objective ne peut en aucune façon être mise en évidence d’après des lois de la nature ». Et pourquoi en est-il ainsi ?

Il y a deux versants de la réalité humaine.

L’homme fait parti du monde sensible et est soumis, comme tout organisme vivants, aux lois de la nature. Il est déterminé par cette nature. Mais l’homme n’est pas essentiellement un être naturel. Il appartient aussi au monde intelligible, c’est-à-dire aux lois de la raison. Ce qui différencie alors les lois de la nature des lois morales, c’est la liberté. Or, la liberté ne recouvre aucune détermination. On ne peut en démontrer la réalité objective. On ne peut déterminer la liberté, elle n’est pas objectivable, elle n’est pas une chose.

« Comme être raisonnable, faisant par conséquent partie du monde intelligible, l’homme ne peut concevoir la causalité de sa volonté propre que sous l’idée de la liberté ; car l’indépendance à l’égard des causes déterminantes du monde sensible (telle que la raison doit toujours se l’attribuer), c’est la liberté. Or à l’idée de la liberté est indissolublement lié le concept de l’autonomie à celui-ci le principe universel de la moralité, qui idéalement sert de fondement à toutes les actions des êtres raisonnables, de la même façon que la loi de la nature sert de fondement à tous les phénomènes ».

« Fondement de la métaphysique des mœurs », œuvres philosophiques, tome 2, p. 323.

Et qui dit liberté dit responsabilité. La volonté de l’homme est autonome et sa morale le saura tout autant. Elle n’aura plus pour fondement quelque chose d’extérieure à l’homme : par exemple, le plaisir des sens ou la volonté de Dieu qui ne regarde pas sa volonté libre, mais un conditionnement extérieur qui soumet le sujet à des objectifs indépendant de sa volonté.

La législation morale doit donc être entièrement conditionné par le sujet. À la question : Que dois-je faire ? La réponse et l’objectif doivent être donné par le sujet raisonnable, et c’est de là que provient sa dignité. Cela signifie que l’homme n’est pas une chose (puisqu’il est raisonnable) et que jamais nous ne pouvons l’utiliser comme un moyen pour une fin extérieure à lui.

Au plan moral, soutient Kant, toute législation doit être le fruit du sujet. Donc, la seule chose qui peut être absolument bonne, puisqu’il ne peut être question de quelque chose d’extérieure à la raison, c’est une bonne volonté. C’est l’intention de l’agent moral dans l’engagement libre et responsable de sa volonté raisonnable qui doit être jugée comme bonne ou mauvaise.

La raison peut incliner la volonté à se porter vers tel ou tel objet qui soit conforme à ce qu’elle pose comme fin. La question est donc : qu’est-ce que la bonne volonté ? Qu’est-ce qu’une volonté morale ?

Si c’est l’intention du sujet qui compte et que c’est lui seul qui doit légiférer sur l’action à prendre, comment déterminer le sens et la valeur de la morale, de la règle à suivre si elle ne peut provenir de l’extérieur ?

Quelle volonté est bonne et quelle est mal ?

La réponse de Kant est très simple : une volonté qui se détermine par devoir et non pas par intérêt.

L’acte moral doit se situer sur le plan de la recherche d’un bien universel et non d’une satisfaction personnelle. Agir par devoir, c’est agir non pas en prenant en compte ses propres intérêts, mais en voyant à chaque fois ses actes sur un plan universel.

Pourquoi en est-il ainsi ?

Parce que dans la recherche des intérêts personnelles, le bien recherché est conditionné par quelque chose d’extérieure au sujet rationnel. Ne pas agir par intérêt, mais par devoir, c’est-à-dire ne pas donner créance à nos désirs, à nos penchants naturels, Kant parle dans ce cas d’impératif hypothétique.

Dans ce cas, nous faisons une action en fonction (comme condition) d’autre chose. Nous nous donnons une règle de conduite non pas pour le respect de cette règle en elle-même, mais pour autre chose. Notre loi ou notre devoir est alors conditionné par quelque chose d’autre.

Ex : Il faut aider son prochain.

Si je me donne cette loi pour elle-même, nous agissons par devoir. Mais si je me donne cette règle de conduite pour que les autres m’aident en retour, je n’agis pas par devoir, mais par intérêt égoïste. Même si j’espère un simple sourire en retour, je n’agis pas par devoir. Ma maxime n’est pas une fin (finalité) en soi. Je ne la respecte pas en elle-même pour elle-même. Je l’utilise comme un moyen pour mes intérêts. Or, les intérêts sont commandés par les passions (du latin pasio : subir). Je veux que les autres m’aident par peur, par faiblesse, pour être reconnu comme gentil, pour être fier de moi, etc. dans ce cas, la raison, l’action et la personne même deviennent des instruments au service de la passion et de l’intérêt, de quelque chose d’extérieure.

Il ne doit jamais en être ainsi pour Kant.

Lorsque je me demande : que dois-je faire ? Comment dois-je agir ? et qu’il me faut juger moi-même de l’action à suivre tout en faisant en sorte que celle-ci relève d’une bonne volonté et qu’elle ne regarde pas un intérêt égoïste ; je dois alors obéir à l’impératif catégorique.

Il y a trois formulations de l’impératif catégorique chez Kant :

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle.»

« Agis comme si la maxime de ton action devrait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature.»

« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais comme un moyen.»

Ces trois formulations indiquent trois règles que l’on peut entendre ainsi :
Règle d’universalisation : Ton action doit s’appuyer sur un principe que tu peux vouloir rendre universel.

Règle de naturalisation : Tu dois agir comme si le principe de ton action devait devenir, par ta volonté, une loi de la nature.

Ces deux premières règles indiquent qu’il ne peut y avoir d’exception à la règle. Il faut agir de sorte qu’elle s’impose en tout temps = inconditionnel

Principe pratique suprême : Tu dois agir de manière à respecter l’humanité en toi et chez les autres en ne la traitant pas seulement comme un moyen, mais surtout comme un fin.

Cette dernière règle indique que tout être raisonnable possédant une volonté autonome est une fin en soi. L’autre être raisonnable n’est pas seulement un objet matériel, un agrégat de matière, mais un esprit libre et autonome semblable au mien. Il mérite le respect.

Faiblesses de la théorie kantienne :

1 : L’impératif catégorique regarde les êtres rationnels. Il s’agit de ne jamais les prendre pour des moyens. Mais lorsqu’il s’agit de la nature, de l’environnement ou des autres espèces que devons-nous faire ? L’impératif kantien nous permet de traiter ces êtres comme des moyens et de n’y reconnaître aucune dignité. Est-ce exact ?

2 : Le seul élément qui soit absolu, c’est la bonne volonté et c’est tout. Dès que l’on retire la pureté des intentions, il n’est jamais sûr que nous ayons vraiment affaire à une volonté morale. Tout chez Kant ne regarde que l’intention de l’agent moral. Mais comment juger de la valeur de son action. Qui nous dit qu’il ne ment pas et qu’il n’agit pas par intérêt ? Il est donc possible que le devoir, vu sous cet angle, soit au fond un idéal impossible à l’homme, tandis qu’il est pour Dieu tout à fait superflu, puisque Dieu, par définition, est une volonté sainte. Kant ne cache pas d’ailleurs ses doutes sur les capacités humaines. Il n’est pas sûr, explique-t-il, qu’il n’y ait jamais eu d’actes vraiment moraux. Peut-être que ceux-là mêmes que l’on présente en modèles, les grands hommes, n’ont fait le bien que par intérêt. De toute manière, cela reste invérifiable, car une intention est invisible. Une intention n'est même pas mesurable par ses effets. « Il est absolument impossible de déterminer par expérience, avec une certitude absolue, un seul cas où la maxime d’une action conforme au devoir ait exclusivement reposés sur des fondements moraux ».

3 : Autre problème, Kant ne tient pas compte de la sensibilité humaine.

Est-il vraiment possible d’être désintéressé ? De ne jamais faire intervenir quelques intérêts que ce soit ?

La moralité kantienne s’inscrit dans un dualisme de la nature humaine. Elle regarde la raison et s’impose à l’encontre des passions. Plusieurs y voient un reste de chrétienté. Kant nous dit d’ailleurs qu’il faut postuler l’existence de Dieu, du Bien suprême, et de l’immortalité de l’âme pour que l’impératif catégorique ne sombre pas dans l’absurde. Son impératif agit alors comme une humiliation de la nature humaine, comme un ascétisme morbide. La domination d’un intellect froid et formel qui ne tient compte des sentiments ni de soi ni d’autrui.

Forces de la théorie :

1 : Bien sûr, l’homme est digne et libre. Jamais nous ne pouvons utiliser les autres comme des moyens pour notre bien personnel : richesse, estime, pour un idéologie politique, etc.

2 : Kant rend l’homme responsable de ces actes et fait reposer sur lui l’entièreté de cette responsabilité. Jamais notre action ne peut dépendre de quoi que soit d’autre que de notre volonté libre.

Aucun commentaire: